
Il fut un temps où les adultes, lorsqu'ils rencontraient Mathieu Hidalf dans une allée du château royal, lui pinçaient la joue en s'exclamant :
« Comme vous avez grandi ! » Le dernier imbécile
qui eût commis une telle imprudence la regretta
si amèrement qu'il n'osa plus croiser la route
du moindre enfant. On raconte qu'il confia les siens
à une ogresse, afin qu'elle en fît de la chair à pâté.
Au fil des années, Mathieu Hidalf était parvenu
à se faire craindre des plus hautes instances du royaume. À seulement onze ans, la liste de ses ennemis personnels, qui regroupait autrefois des dizaines de noms, n'en comptait plus que deux ou trois. Car depuis longtemps, la plupart de ses opposants avaient renoncé à lutter contre lui.
Du moins Mathieu Hidalf en était-il convaincu...
Opéra, château royal, 21 h 01
– Mathieu Hidalf, commença le reporter Olivier
Tilleul, un colosse de deux mètres de haut plus large
qu'un chêne, il y a bientôt deux mois, vous êtes
devenu le tout premier élève de l'école de l'Élite à y
accéder en trichant. Une fois dans l'école, votre
épreuve a consisté à traquer la Foudre fantôme :
une biche légendaire, plus rapide que l'éclair et plus
insaisissable que le vent. Les redoutables frères
Estaffes en personne ne sont jamais parvenus, qu'ils
me pardonnent cette expression, à repérer la
moindre de ses empreintes... Le capitaine Louis
Serra lui-même, malgré son génie, a consacré des
mois entiers à la traquer, en vain... En quatre siècles,
plus de sept cent cinquante élèves ont eu pour mission
de la capturer. Un seul y est parvenu... Vous
avez réussi l'impossible, Mathieu Hidalf, en vous
saisissant de la Foudre fantôme en seulement quatre
semaines.
Olivier Tilleul était le reporter attitré de Mathieu
Hidalf à L'Astre du jour, le plus grand quotidien du
royaume. Mathieu lui adressa un signe de tête
confiant. Il était assis dans la loge royale d'un gigantesque
opéra, le coeur battant légèrement plus vite
que de coutume. L'oeil vif, l'esprit aux aguets, il
tenait d'une main ferme ses notes innombrables.
Tous les fauteuils avaient été réservés. Personne ne
voulait manquer la conférence de presse de l'enfant
le plus célèbre du royaume. Le parterre débordait de
journalistes. Et autour de Mathieu, chaque loge
accueillait les plus illustres familles de la noblesse
astrienne. Mathieu jeta un regard à celle des Hidalf,
dans laquelle Juliette d'Or, sa soeur aînée, venait
seulement d'arriver, le teint légèrement empourpré.
La jeune fille prit place entre ses deux soeurs, l'hypocrite
Juliette d'Argent et la brillante Juliette d'Airain.
Les trois demoiselles ne semblaient guère
préoccupées par l'événement qui tenait le royaume
en éveil ; depuis que leur frère avait capturé la
Foudre fantôme, la presse entière n'avait d'yeux que
pour lui.
Une semaine plus tôt, le père de Mathieu, qui
avait coutume d'être l'homme le plus sévère, le plus
orgueilleux et le plus prévisible du monde, avait fait
irruption dans la chambre de son fils. Vêtu de son
habit rouge et or des grands jours, Rigor Hidalf
avait annoncé, avec l'aplomb d'une statue de
marbre :
– Je viens d'avoir une idée de génie.
Mathieu avait dévisagé son père avec curiosité :
avoir des idées, mêmes mauvaises, n'était pas dans
les habitudes de celui-ci.
– Tu sais que, tous les ans, je tiens une grande
conférence de presse, n'est-ce pas ? avait repris
M. Hidalf d'un ton ferme.
Mathieu avait haussé légèrement le sourcil droit,
de plus en plus surpris. Tous les ans, en effet, son
père organisait une conférence de presse, afin de
tenir le royaume informé de ses dernières décisions.
Hélas ! les décisions de ce grand homme n'intéressant
que lui, M. Hidalf était contraint de payer des
figurants pour qu'ils lui posent quelques questions.
– Cette année, avait-il expliqué en écartant les
bras, j'ai décidé que tu m'accompagnerais pour
affronter la presse, Mathieu ! Sais-tu ce qu'il s'est
produit lorsque j'ai évoqué cette possibilité à la
rédaction de L'Astre du jour ? Hector du Château
Boisé, le premier actionnaire du journal, a promis
d'en faire sa une. Il a réservé l'opéra royal ! L'opéra
royal ! Tout le royaume sera présent ! Tout le
royaume veut savoir comment tu as attrapé cette
stupide créature à quatre pattes...
– La Foudre fantôme, avait précisé Mathieu, d'un
air contrarié.
– Nous ne pouvons manquer une telle occasion
d'humilier le reste de la noblesse. C'est la gloire
assurée ! Mathieu, mon garçon, qu'en dis-tu ?
Mathieu Hidalf avait accepté, à une seule condition
: son père ne participerait pas à l'événement.
Voilà comment, en l'espace d'une minute, la conférence
de presse de M. Rigor Hidalf était devenue
celle de son fils.
Mathieu, seul face à la foule muette, reposa calmement
ses notes. Il avait préparé cet événement des
heures durant avec son reporter attitré. Pourtant,
quelque chose l'embarrassait. Quelque chose qui
n'avait rien à voir avec le trac. Mais plutôt avec un
mauvais pressentiment. Il releva les yeux vers Olivier
Tilleul, pour lui indiquer de poursuivre l'interview.
– Mais vous étiez célèbre bien avant d'entrer à
l'école des Élitiens, affirma celui-ci d'une voix
rauque. Il y a un an et deux mois, Mathieu Hidalf,
vous êtes devenu une légende... en réussissant ce
que la plupart de vos admirateurs et de vos ennemis
considèrent encore comme votre chef-d'oeuvre.
Quelques commentaires animèrent le parterre.
Chacun avait déjà compris ce à quoi le journaliste
faisait allusion.
– Vous avez marié Sa Majesté le roi, contre son
gré, à une vieille sorcière... Une sorcière connue
sous le nom de « grand-mère édentée »...
Pour y parvenir, vous avez endormi tout un royaume, manipulé
deux consuls, utilisé votre propre père. Et vous
avez même eu l'audace d'humilier un Élitien.
En entendant ces mots, Mathieu Hidalf sentit les
battements de son cœur s'accélérer. Lors des répétitions,
jamais il n'avait été question de cet Élitien. Un
silence attentif régnait sur les loges plongées dans la
pénombre. Le reporter de Mathieu cessa de sourire
et demanda fermement :
– Je ne vous poserai qu'une seule question ce soir,
Mathieu Hidalf. Je suppose que vous vous l'êtes
souvent posée. N'avez-vous jamais craint des représailles?
Le temps se figea autour de Mathieu. Il savait
reconnaître une menace. En une seconde, tous les
voyants de son intelligence s'activèrent et tentèrent
de mesurer l'ampleur des risques. Un sourire de défi
se dessina sur son visage, tandis que des commentaires
s'élevaient dans les loges. Peu à peu, les
membres de la noblesse prenaient conscience que
quelque chose se tramait. Le reporter de L'Astre du
jour répéta d'une voix qui retentit dans tout l'opéra :
– Mathieu Hidalf, n'avez-vous jamais craint des
représailles ?
À quelques loges de la sienne, Mathieu aperçut
trois élèves de l'école de l'Élite avec lesquels il avait
accompli sa première épreuve. Deux garçons
blonds, Pierre Chapelier et Octave Jurençon, treize
ans passés, avaient braqué une longue-vue dans sa
direction. À côté d'eux, Roméo Pompous, le troisième
ami de Mathieu, avait pointé ses jumelles sur
la loge des Hidalf, dans laquelle il épiait sans doute
Juliette d'Or, à en juger par son teint écarlate.
Mathieu vit alors Octave Jurençon lui adresser un
signe de la main. Un signe qui semblait l'inciter à
prendre la fuite. Mais il fallait davantage qu'une
question dérangeante pour faire fuir Mathieu
Hidalf.
– Olivier Tilleul, répondit-il avec un calme surprenant,
je ne suis qu'un enfant de onze ans. Croyez-vous
vraiment qu'un roi, deux consuls, un
sous-consul et un Élitien en personne ont du temps
à perdre en consacrant leur énergie à se venger d'un
enfant ?
Un frisson parcourut Mathieu. Tout en parlant, il
analysait les derniers jours qu'il avait passés au
manoir Hidalf, à la recherche d'un indice qui lui
permettrait de découvrir ce qui l'attendait, et d'y
faire face.

– À votre place, déclara Olivier Tilleul d'une voix
méconnaissable, j'aurais craint des représailles, mon
garçon. Des représailles à la mesure de votre bêtise.
Des représailles colossales.